3. Un américain à Maputo

Maputo – Avenida Friedrich Engels

Maputo – Avenida Friedrich Engels

Départ ce matin du Centre Culturel à 6h45, nous gagnons une petite heure de sommeil, car le second décor de la journée ne sera libre qu’après 15h00. C’est mon premier grand trajet dans le nouveau « Van Som », et même si j’ai récupéré mon passeport, je n’ai pas de permis m’autorisant (théoriquement) à conduire dans ce pays. Je ne sais pas pourquoi ce fichu papier rose que j’ai eu tant de mal à avoir en France (et à garder) n’est pas valable au Mozambique. Je me cache derrière le minibus, Bob, en excellent chauffeur, roule à la bonne vitesse, attend aux feux, indique suffisamment à l’avance les directions avec ses clignotants. Voilà un véritable poisson-pilote.

La contrepartie de cette assurance, ce sont les énormes fumées noires et odeurs de diésel que l’on se prend jusque dans l’habitacle, même fenêtres fermées,  à chaque accélération du minibus caméra !

La République des enfants - Baie de Maputo

La République des enfants – Baie de Maputo

Après avoir emprunté Avenida 25 de Setembro, décidément, j’ai l’impression que celle-ci est un passage obligé, nous montons sur la corniche au bout de la ville, vers le Ministère de la Défense, pas très loin du décor du premier jour, sur un promontoire qui domine toute la baie de Maputo.

Une vue magnifique, sur un bout abandonnée de Avenida Friedrich Engels. D’un côté l’Océan Indien, ce que l’on appelle le Canal du Mozambique, un des endroits le plus piscifère de la planète, entre Madagascar et le Sud de la côte Est de l’Afrique, de l’autre l’immense baie de Maputo qui mène vers le port industriel.

Probablement très fréquenté en journée comme lieu de promenade en famille quand il était entretenu, cet endroit a maintenant plutôt l’air de servir de lieu de rencontres nocturnes.

Différents plans de la charrette des enfants soldats, toujours tirée par Mon de Ferro, sous la direction de Fatima qui porte la kalachnikov.

Tiens une vieille Peugeot 403, plutôt en très mauvais état ! Sûrement un reste de la ville abandonnée par les adultes.

Le premier plan est fixe en très longue focale qui écrase les perspectives. Nous profitons du passage d’un imposant tanker au loin. Je place l’USM 69 au plus près de l’axe caméra, en faisant en sorte de respecter le côté de la sortie de champs de la charrette. Pour ma part j’essaye d’accompagner du plus loin au plus près les grincements des roues sur le gravier en longeant le bord cadre gauche.

La République des enfants - Travelling

La République des enfants – Travelling

Manuel a dû sortir tous les rails du camion pour monter ce long travelling. La technique du cordeau prend tout son sens pour une aussi grande longueur. J’en balaye un peu les abords pour éviter les crissements de pas de ceux qui doivent marcher le long.

Quelques nuages et la brise marine viennent adoucir l’air, néanmoins le soleil tape, crème solaire et casquette sont plus que nécessaire.

La régie monte une petite tente de forain pour y mettre le combo, c’est un moniteur vidéo haute définition qui permet de voir l’image issue du signal vidéo de la caméra et d’en contrôler la qualité sans être gêné par une lumière parasite. Je ne suis pas certain qu’il fasse plus frais sous cet abri sombre qu’au dehors !

Pour sa part Pierre a sorti le parasol, ça tombe bien notre Toyota Noah est juste devant le minibus à l’arrière du travelling, quasiment au pied de la caméra !

Trouver une place pour le stéréo qui ait un sens vis à vis de l’image n’est pas évident sur un long travelling de cet ordre. Au début, à la fin, au milieu ? On pourrait aussi le percher en suivant strictement l’axe du cadre. Que voit-on, qu’a-t-on envie d’entendre ? J’opte plutôt pour le mettre en fin. Là Toni marque une pose tandis que la charrette s’éloigne, Fatima le hèle de loin. Je pose par ailleurs un petit KM 150 à même les affaires qui brinqueballent sur la charrette pour leur donner un peu de présence, et un autre KM 150 sur pied pour le « Toni » de Fatima, hors champs à ce moment-là, on dit « off caméra » ou tout simplement « off ».

Pour ma part, je poursuis par en bas les roues au plus près, comme le cadre tout au long du travelling, et remonte par en haut en fin sur le visage de Toni pour y percevoir sa respiration et  une éventuelle réponse à Fatima.

Plan large raccord pour l’appel de Fatima et l’éloignement de la charrette en direction de la ville. Je me retrouve perché sur 70 cm de cube de base pour pouvoir passer au dessus de l’axe, avec la perche dépliée à son maximum, 5,60m, ça pèse avec la Zéphyx qui est plus lourde que la Rycote, et j’ai le soleil pile en face dans les yeux. Mais même à 4 mètres au dessus de l’actrice, le KM 150 fait merveille. Quant au fond de circulation, il faudra bien faire avec. Dommage qu’on entende parler sur le micro stéréo placé dans l’axe à côté de la caméra ! On s’oublie vite quand on a l’oeil rivé dans le viseur.

La République des enfants – 18 / 4 t5 – perche au centre et stéréo MS décodé L&R

Il est quasiment midi et demi quand on finit la 5ème et dernière prise de ce plan fatiguant. Nous rangeons tout dans les camions et partons garer les véhicules sur le second décor de la journée puis déjeuner dans le jardin privé du Centre Culturel où la cantine s’est installée.

Repas fort semblable à celui de la veille, j’ai l’intuition qu’il en sera ainsi pendant les 42 jours de tournage.

La République des enfants - Hôtel de Ville

La République des enfants – Hôtel de Ville

Il est autour de 15h00 quand nous envahissons l’Hôtel de Ville de Maputo, qui trône en haut de la Place de l’Indépendance, à quelques pas de la cathédrale Notre Dame de la Conception et de notre hôtel Pestana Rovuma. D’un style très classique fin du XIXème il ne fut en fait achevé qu’en 1945. Les derniers fonctionnaires quittent le bâtiment, les climatisations sont éteintes, les couloirs sont vides, le grand escalier désert et majestueux.

Les camions sont garés sur l’allée normalement réservée aux limousines officielles, le minibus caméra et la voiture son carrément sur le trottoir, un très beau pavement malheureusement déjà fort abîmé.

Bien au centre, au plus près du décor,  face à la montée des marches aussi impressionnante que celle de Cannes, l’imposant camion-loge, en provenance d’Afrique du Sud, de la star américaine, un véritable 4 pièces avec tout le confort nécessaire !

La République des enfants - Loge de Danny

La République des enfants – Loge de Danny

On y trouve donc un large salon avec sofa 4 places, table de travail, table basse, mini-bar, vidéo et écran plat de 82 cm, corbeille de fruit, bouquet de fleur, des toilettes et une douche, un espace pour le maquillage, un autre pour l’habillage avec portants, et enfin une chambre à coucher avec en son centre un lit taille américaine king size. Bien-sûr climatisation et alimentation électrique sur groupe électrogène.

Manque juste la salle de fitness !

Deux plans à tourner dans les couloirs de l’imposante bâtisse, terne au dehors, pierres usées et noircies par la pollution, sombre au dedans mais quelle fraicheur !

Des papiers volent des hauteurs, Dubem, à moitié aveugle sans ses lunettes, trébuche dans les couloirs du Palais, à la recherche d’un abri, chassé par de fortes explosions. Seulement deux plans.

Pour simuler les projections violentes et les effets dévastateurs d’une explosion, les effets spéciaux, toujours Gerhard et son complice Waldemar, utilisent une sorte de canon à très large bouche, quelque 75 cm, qu’ils bourrent de morceaux de polystyrène peints, de farine, de plâtre, de mousse. Cet entonnoir est placé au bout d’un compresseur à air, qui lors de sa décharge soudaine projette les débris à plusieurs mètres avec un effet de déflagration qui rend parfaitement à l’image celle d’une véritable explosion.

Je place le micro stéréo assez loin pour les résonances, un autre micro au sol pour les pas de l’acteur dans la profondeur, et la perche dans l’axe à suivre le souffle et les râles de Dubem. A Pierre ensuite de mixer tout cela. Bien-sûr l’explosion est factice et son bruit n’est qu’une base de départ pour le montage son qui rajoutera de multiples couches, chaque monteur a ses propres trucs pour ce genre de son, pour lui donner du corps, de la dynamique et de l’effet.

On appelle Danny sur le plateau, tout le monde est là, comme au théâtre. Il a l’air à la fois détendu et extrêmement concentré. Il a déjà pris le pas et l’allure du vieux Dubem. Sa voix rauque, lente, est celle du Conseiller, son regard terne cherche comme celui qui ne voit pas. Flora explique le plan, Angela traduit. Gerhard délimite la zone de sécurité pour l’acteur, celui-ci fait quelques essais de déplacements et de mouvements de recul, prend ses repères, puis

ok, ok, let’s go! let’s do it!
– Som !
– Tourrn’…
– Clap fine
– Action!

La République des enfants – 7 / 2 t1 – perche au centre et stéréo MS décodé L&R

Dubem surgit de la porte du couloir, se dirige vers la caméra, une explosion lui barre la route et il est précipité dans un cagibi dont la porte s’ouvre sous le choc.

La République des enfants - Danny, Abigail et Teresa

La République des enfants – Danny, Abigail et Teresa

Une prise et c’est bon, du travail de pro. On applaudit, tant l’acteur pour sa prestation qui met tout de suite le personnage dans l’action, que les effets spéciaux pour leur travail parfait d’illusion.

Nous remballons tout, et montons d’un étage. Plan large avec un léger travelling, Dubem est précipité hors de la salle du Conseil, sans lunettes, il longe les murs à la recherche d’une issue, une explosion lui fait rebrousser chemin, il tâtonne la balustrade tel un aveugle pour trouver l’escalier qu’il sait être au bout de celle-ci.

Même dispositif, stéréo dans le lointain, perche dépliée au maximum (5,60 m) dans l’axe pour aller au plus dans la profondeur du plan, un micro planqué dans un recoin pour la rentrée dans le cadre.

J’ai un 12 K juste dans l’axe – il en faut tant que ça de la lumière avec la vidéo HD de la RED ?  dans un couloir c’est pas top pour la perche, il me faut planquer l’ombre de celle-ci par la limite du mur. Paulo pose un drapeau sur pied pour masquer l’ombre du stéréo sur un mur du fond et un autre en coin pour l’angle de la perche. Il ne parle pas beaucoup, ne sourit pas beaucoup, bouge tout le temps, a l’air toujours préoccupé, mais il est très efficace et précis, il faut dire qu’on lui en demande beaucoup.

Quand Dubem s’avance vers le cadre, la place me manque pour reculer à côté de la caméra sans parler du  12 K, je suis obligé de descendre en arrière, sans les regarder, les marches du grand escalier, tout en gardant le micro parfaitement axé sur le souffle de Danny. Descendre la perche tout en maintenant à hauteur le micro sur la ligne supérieure du cadre est toujours un exercice délicat. D’autant plus que le troisième assistant réalisateur, Cossa, un jeune mozambicain aux lunettes et à la barbichette de jeune étudiant tout juste sorti de fac, bien que sympathique, ne cesse de se mettre dans mes pieds pour prendre des photos !

La République des enfants – 7 / 1 t3 – perche au centre et stéréo MS décodé L&R

Bien-sûr, Danny est parfait dès la première prise, sauf qu’on ne lui  a pas indiqué le chemin de son déplacement, il a donc fait comme il l’imaginait ! A la deuxième, João, le chef opérateur, ne semble pas content du mouvement de la caméra, il en faut donc une troisième.  Pendant ce temps là, Danny attend patiemment dans la salle du Conseil, c’est vrai qu’il a de grand pieds !

A chaque fois, il faut nettoyer le décor, bravo Patrick, recharger l’entonnoir, gonfler le compresseur, 10 minutes, et nous sommes déjà depuis un bon moment en heure sup !

Mais qu’importe, ça fait tellement plaisir d’être au spectacle, on se croirait au cinéma. Merci Danny.

 
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