13. Dernier jour

La République des enfants - A l'aube

La République des enfants - A l'aube

Comme mardi dernier, nous voilà de retour en direction de Costa do Sol. Bob est parti un quart d’heure plus tôt, si bien que nous prenons la route seuls, le trajet est connu, Samora Machel, 25 de Setembro, Marginal le long de la côte.

Au début de celle-ci, il y deux endroits délicats pour qui n’est pas habitué à rouler à gauche, deux embranchements en fourchette, avec 4 directions imbriquées possibles, deux en sens inverses, deux dans le bon sens. Se tromper implique, dans le meilleur des cas de remonter vers le centre ville, dans les autres cas de se retrouver face à face avec d’autres véhicules. Heureusement, Pierre, veille et m’indique la bonne file.

Notez que les indications de sens de circulation sont faux sur Google Map, avec leur hégémonie western-centrique, ils ont oublié que le Mozambique roulait à gauche.

Pas d’itinéraire sur la feuille de service, Yardena nous a simplement indiqué que le décor est plus loin que la plage de la semaine dernière, il faut continuer la piste, une personne de la régie sera à l’entrée du premier village que nous allons croiser pour nous indiquer le chemin.

La République des enfants - Plage des pêcheurs

La République des enfants - Plage des pêcheurs

Nous dépassons donc la plage et progressons tant bien que mal sur cette piste totalement défoncée, aux creux et aux bosses dignes des montagnes russes de la fête à Neu Neu.

Quelques voitures autochtones nous doublent, un camion plateforme, un minibus bondé, des 4×4 imposants ou des voitures de tourisme vieillottes.

Quand la latérite fait place au sable, je sens la direction totalement mollassonne, d’évidence ça n’accroche plus du tout dès que les roues avant sortent des traces. Je ne suis pas un as de la conduite sur sable, d’autant plus que la direction assistée annihile toute sensation des réactions de la voiture.

Il est 6h30, le soleil se lève sur la plage, l’océan se retire, les pêcheurs de la nuit sont rentrés depuis un petit moment, les barques sont échouées à marée basse, elles ne repartiront qu’à la prochaine marée haute, vers midi.

La République des enfants - Femmes de pêcheurs

La République des enfants - Femmes de pêcheurs

Les femmes ont pris le relais, ce sont elles qui récupèrent le poisson pour aller le vendre au marché aux poissons ou bien sur le bord de la route.

Elles sont une multitude là, dès l’aube, bébé dans le dos, bassine sur la tête, palabres incessants, elles pèsent, elles dépècent, elles marchandent, elles échangent, châle sur la tête, enveloppées de tissus tous plus chatoyants les uns que les autres, c’est la criée de Costa do Sol.

Le village est un peu plus loin, rien ne marque son entrée, rien même n’indique que c’est un village, car à vrai dire il y a des maisons tout du long du bord gauche de la route depuis un bon moment.

Mais nous ne pouvons manquer d’apercevoir, avec son gilet jaune, Demy, régisseur adjoint, qui nous indique de continuer sur une centaine de mètres, là nous devrions y voir une signalisation vers une rue que nous devrons prendre.

La République des enfants - Ensablé

La République des enfants - Ensablé

Bien évidemment, nous ratons le plot de signalisation, le chauffeur du camion électro stationné un peu plus loin nous remet sur le bon chemin.

C’est une rue très étroite, à peine plus large que le Toyota Noah, les tournants sont quasi à angle droit, le sol est meuble, de sable et de terre.

Après 100 mètres, nous voilà plantés dans une cuvette de sable. Kyko accoure, tente de me guider, je fais marche arrière, tente de reprendre une autre direction, à nouveau planté.

Kyko prend ma place, fait 5 mètres de plus, finalement, la voiture se retrouve garée pour la journée, définitivement ensablée sur une parcelle apparemment privée.

Maputo - Bairro dos Pescadores

Maputo - Bairro dos Pescadores

Bon, nous ne sommes pas très loin de la plage, nous prenons la roulante Cantar, la mallette HF, les perches et bonnettes, le stéréo et son pied, le kit-cool dans sa valise, le parasol et le siège de Pierre.

Je ne sais pas pourquoi nous ne nous sommes pas mis en configuration semi-portable, manque d’informations probablement, on nous assure que nous n’aurons pas à bouger beaucoup.

La plage est à 50 mètres, mais tirer la roulante dans le sable sec est épuisant. Patrick a balisé les espaces de jeu où l’on ne doit pas marcher, cela oblige à faire un détour. Le premier cadre n’étant pas fixé on se pose un peu au hasard.

A cette heure, le décor est splendide, quelques pêcheurs finissent de ranger leurs filets, quelques femmes ramassent les derniers poissons, aucun n’est particulièrement curieux du tournage.

La République des enfants - Bateaux à marée basse

La République des enfants - Bateaux à marée basse

Mise en place du premier plan de la journée. Aymar, à la recherche de son père qu’il a cru voir cette nuit-là sur un bateau au loin, s’est endormi sur la plage.

La République des enfants - Mise en place

La République des enfants - Mise en place

Flora, Angela et João sont en pleine discussion pour déterminer l’emplacement du seul élément de décor de cette scène, une branche de palmier, à l’abri de laquelle Aymar s’est assoupi. La caméra doit apercevoir la ville dans le lointain.

La République des enfants - Le son de la mer

La République des enfants - Le son de la mer

De notre côté, nous mettons en route le matériel, j’installe le stéréo vers la mer, Pierre fait son annonce, un rapide test du micro et nous voilà prêts à tourner.

La branche positionnée, le premier plan est en nuit américaine, la nuit filmée en plein jour, Aymar dort recroquevillé sur le sable.

Pour le plan suivant, la caméra est posée très basse au sol afin de filmer à travers les palmes le réveil d’Aymar quand, en relevant la tête, il aperçoit une silhouette approcher.

Dubem se promène sur la plage quand il tombe sur l’enfant. Il avance d’un pas lent, en chantonnant. Lorsque Aymar se relève, son visage rentre en gros plan dans le champ.

La République des enfants - 55 / 1 t3 - perche au centre, stéréo MS décodé L&R

A l’heure où nous tournons, l’ambiance est devenue nettement moins calme qu’à l’aube. Des travaux dans les maisons voisines de la plage, de la musique, des hommes qui parlent fort, toutes choses que la régie aura du mal à contrôler. On ne peut arrêter la vie d’un village au prétexte qu’une équipe de tournage l’a pris en otage.

La République des enfants - 55 / 1 t6 - perche au centre, stéréo MS décodé L&R

Pierre annonce «son témoin», plus pour signifier son agacement quant à la maitrise du décor et pour se dégager de la responsabilité du plan, que pour une réelle utilité, le montage entendra bien de lui-même que le son n’est pas utilisable.

Pour corser le tout, nous avons un réel problème de portée des HF, celui de la perche et celui que j’ai installé sur Dubem pour capter son chantonnement en fond de cadre.  C’est la première fois depuis que nous sommes au Mozambique. Nous supposons un instant que ce serait dû au relai de téléphonie GSM à quelques centaines de mètres du décor, entre deux plans, nous sortons les grandes antennes plus directives du système Rik’Art, rien n’y fait.

Ce n’est que plus  tard que nous nous rendons compte avoir oublié de brancher le câble d’alimentation du coupleur d’antennes, une erreur stupide, faute d’inattention,  il faut dire que la diode témoin d’alimentation de cet appareil est située à l’arrière, un côté auquel on ne prête guère attention.

La République des enfants - Equipe image

La République des enfants - Equipe image

Je ne sais pourquoi mais je trouve nos amis de l’image guère souriant, ce matin encore moins que d’habitude, et quand par malheur à la troisième prise je fais bêtement une ombre sur l’épaule du petit (nous sommes encore dans l’axe du soleil), João me lance un regard noir qui me glace.

Pardon de faire mon travail, j’ai toujours considéré que rentrer dans le champ, faire une ombre, restaient dans le domaine de l’acceptable dès lors qu’il n’y a pas en jeu quelque chose d’irrémédiable.

Est-ce l’absence d’Inês qui les chagrine, depuis son accident à la menuiserie, nous n’avons en effet plus de second assistant caméra, la charge de travail de l’équipe image s’est alourdie, mais enfin, Paulo a trois aides africains, Manuel deux, pas de quoi se plaindre étant donné le rythme du plateau.

Il y a le village qui vit sa vie, il y a aussi les avions, ou plutôt un unique avion de tourisme, probablement en écolage car il n’arrête pas de tourner et retourner au dessus de la plage. L’aéroport n’est en effet pas très loin à vol d’oiseau.

Voilà encore une nuisance qui entame la placidité habituelle de Pierre. Dans ce plan où la caméra s’est retournée pour filmer l’éloignement de Dubem et Aymar qui coure pour le rejoindre, je sens comme une certaine ironie dans le ton du clapman.

La République des enfants - 55 / 3 t4 - perche au centre, stéréo MS décodé L&R
La République des enfants - Danny et Abigail

La République des enfants - Danny et Abigail

La République des enfants - Danny, Flora, Guilherme

La République des enfants - Danny, Flora, Guilherme

Pour le dernier jour de tournage de Danny, et oui seulement dix jours avec lui, c’est trop peu quand on voit l’importance du rôle dans l’histoire,  le producteur français du film, de retour du Festival de Cannes, est venu nous rendre visite.

Le plateau fait un peu salon de causerie, Danny est en pleine forme, particulièrement souriant, visiblement heureux d’être là à savourer son ultime scène sur un tournage en Afrique.

Le photographe officiel du tournage est venu pour immortaliser celui-ci, on s’est confortablement installé à l’ombre des parasols ou des tentes, ça papote dans tous les coins, le plan n’a l’air de passionner que l’équipe image. Antonio est là aussi pour quelques photos pour les journaux portugais.

La République des enfants - A l'ombre

La République des enfants - A l'ombre

La République des enfants - Lumière

La République des enfants - Lumière

Ordinairement, on réserve le dernier plan d’un tournage à la star que l’on applaudit alors généreusement sitôt le « couper » de la dernière prise.

Le départ annoncé de Danny nous donne ainsi l’impression d’être aujourd’hui au dernier jour de tournage de ce film, mais non il en reste encore 29, 29 jours à filmer la vie de la République des enfants.

Tout d’un coup, cela me semble long.

Allez, il reste un plan, un plan important, une longue conversation entre Dubem et Aymar le long de la plage.

Il nous faut auparavant nous déplacer, Jorge et Suleimane, nos deux amis Guinéens, nous donnent un coup de main, nous avons quelques deux cent mètres à trainer la roulante dans le sable.

Alors que nous étions en place, sur cette étroite bande de sable en pente, entre vagues et végétation, le chauffeur du petit camion plateau qui sert à transporter le matériel image vient me demander de nous écarter un peu, je lui signale que la place est réduite et qu’il faudra être prudent lorsqu’il passera près de la roulante. Manuel s’approche alors pour s’immiscer dans cette conversation qui ne le regarde pas et sort une phrase du style «qu’est-ce qu’il veut encore celui-là». Ce chef machino a vraiment une dent contre nous, il me semble un brin parano et buté, vraiment pas un type sympa. Enfin passons, mais comme c’est désagréable de bosser avec un individu pareil.

Le plan n’est pas une réussite pour nous. On tourne dans l’axe du soleil (pour changer), la focale est serrée mais les acteurs, Danny et Bruno, sont très loin et assez petits dans le cadre (ce que l’on appelle un plan longue focale, cela écrase les perspectives), ils marchent le long de la rive, chacun est équipé d’un HF. Entre les costumes qui frottent, les problèmes de portée, et les vagues, nous ne sommes pas au meilleur de nous-même. Même si je précède comme je peux les comédiens avec la perche, celle-ci s’avère inutile, ramenant trop de son de vague par rapport aux voix.

La République des enfants - 55 / 4 t3 - HF seuls au centre, stéréo MS décodé L&R

Pas de gros plan, on reste une fois de plus à distance, loin du texte, loin des acteurs, loin des émotions. La caméra filme un paysage idyllique quand l’histoire évoque les fantômes qui habitent les esprits et la nécessité pour les enfants de se prendre en charge, de regarder vers le futur et non pas de se cramponner à ceux qui nous ont quitté.  Du coup, la dernière prise terminée, il n’y en aura que trois, sans répétition, Pierre demande à faire un son seul du texte, en fait, deux, l’un en marchant, l’autre fixe. Mais Danny a déjà fini son tournage, il n’est plus dans la scène, il en est d’ailleurs conscient et confus.

La République des enfants - 55 / 4 w2 - perche seule au centre

Bon il faudra faire avec, entre le direct et ses imperfections, et le son seul, un habile monteur son saura préserver l’essentiel, c’est à dire la qualité du jeu.

La République des enfants - Suleimane, Danny, Flora

La République des enfants - Suleimane, Danny, Flora

La République des enfants - Pierre, Danny, Flora

La République des enfants - Pierre, Danny, Flora

Il est un peu plus de midi, la journée est terminée, nous applaudissons un long moment Danny, chacun vient lui serrer la main, les appareils photos mitraillent, il se prête avec joie aux poses qu’on lui demande.

Notre étoile rayonne.

Nous avons tous rendez-vous pour la photo de l’équipe (que généralement on fait donc le dernier jour du tournage et qu’on appelle plus communément photo de fin de film), sur le lieu du premier décor.

Nous mettons un bon moment pour rassembler et récupérer nos affaires, Suleimane, toujours là, porte la perche et le stéréo, nous traînons la roulante au plus vite.

Il faut du temps pour regrouper tout le monde, l’équipe de tournage, les gens du bureau, que l’on voit malheureusement rarement et qui sont venus de Maputo,  le photographe de plateau s’installe en hauteur, le soleil est face aux visages, ceux qui n’ont pas de lunettes de soleil clignent des yeux.

La République des enfants - Équipe

La République des enfants - Équipe

Quelques rares techniciens manquent, moi forcément, et on pourra en vouloir à la production de ne pas avoir convoqué les enfants, les soldats comme ceux de la République, ce sont pourtant eux les véritables héros du film, cela leur aurait fait un joli souvenir.

La République des enfants - Rangement son

La République des enfants - Rangement son

Il est temps d’aller à  la cantine installée à l’entrée du village, pour ceci il faut d’abord dégager notre voiture du sable.

Quelques villageois, en attente d’une petite pièce, veulent absolument nous donner un coup de main,  qui à porter, qui à pousser la voiture.

Après avoir tenté de pousser en plaçant quelques feuilles ou pierres sous les roues, solution inefficace sur cette voiture qui s’avère ne pas être quatre roues motrices, Demy nous vient finalement en aide et le Toyota Noah est tiré du sable par un 4×4 puissant.

Je reprends le chemin qui mènent à la route, en priant pour que l’on ne s’ensable pas à nouveau, car alors nous serions bien seuls, tout le monde est déjà parti.

Le repas à la cantine n’a rien de plus extraordinaire que d’habitude, si, peut-être un repas du dimanche quand la cantinière s’attèle elle-même à la cuisine de plats un peu plus riches.

La République des enfants - Ambiance mer

La République des enfants - Ambiance mer

Cet après midi, il reste à tourner un plan de Mon de Ferro qui plonge dans l’eau, un plan muet, Angela nous confirme que nous avons bien quartier libre.

Je reprends alors le chemin de la plage avec le stéréo et le SX-R4 pour faire quelques sons de vagues et il faut le dire, s’isoler un peu et visiter le coin.

Le lieu est à peine calme, les bateaux ont repris la pêche, les enfants jouent sur le sable, il me faut un long moment avant de pouvoir trouver l’endroit idéal, mais à marée haute, les vagues sont trop fortes par rapport à ce matin.

Pendant ce temps-là, Pierre s’est installé à l’ombre d’un acacia à lire Aragon.

La République des enfants - 55 / 4 w4 - stéréo MS décodé L&R

En rejoignant la voiture,  je me perds dans l’entrelacs des ruelles du village. Il fait très chaud à cette heure-ci, mais les enfants jouent sur le sable et les femmes papotent devant le feu de la cuisine, tandis que je sue rien qu’à porter le SX-R4 en bandoulière et l’USM 69 sur son pied.

 
La République des enfants - Marché de rue

La République des enfants - Marché de rue

La République des enfants - Étals

La République des enfants - Étals

La République des enfants - Village des pêcheurs

La République des enfants - Village des pêcheurs

 

Nous reprenons la piste pour rentrer sur Maputo. Sur la route, nous nous arrêtons quelques instants pour regarder l’équipe réduite terminer son plan de Mon de Ferro.

A part Ana toujours attentive aux détails de l’image, les gens devant le combo ont l’air plus intéressé par un lézard caméléon en train d’escalader le tronc d’un arbre, il est quasiment indiscernable de l’écorce, à vous de le trouver, que par les effets visuels à l’aide de miroir dans l’optique qu’a inventés le chef-opérateur.

 
La République des enfants - João, Silene, Angela

La République des enfants - João, Silene, Angela

La République des enfants - Lézard caméléon

La République des enfants - Lézard caméléon

La République des enfants - Ana, Flora, Pierre, Patrick

La République des enfants - Ana, Flora, Pierre, Patrick

 

Ce lézard, c’est Danny, cet acteur américain qui le temps d’un tournage s’est identifié au décor de l’Afrique. Je suis déçu de voir à quel point ce comédien au charisme puissant aura été si peu utilisé, dans la façon de le filmer déjà, peu de plans qui le mettent vraiment en valeur, de trop rares gros plans, peu de scènes où il intervient. Il aurait mérité d’être présent tout au long du film, un peu comme un fil rouge. Des plans simples à tourner (même si visiblement sur ce tournage rien n’est simple à l’image), Dubem chez lui, Dubem dans la ville, Dubem avec les enfants, un peu comme un observateur. Son départ laisse vraiment un sentiment d’inachevé.

Cette journée se termine là, demain nous aurons l’impression de commencer un autre film.

 
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