15. Les enfants soldats

Mozambique - Aldeia Impaputo

Mozambique – Aldeia Impaputo

Guidé par notre poisson-pilote Bob, nous quittons le CCFM à 6h00 pour une longue route, il est prévu 1h30 de trajet sur la feuille de service. Nous traversons toute la ville vers l’Ouest, empruntons l’EN2, passons un péage et bientôt nous nous retrouvons en pleine campagne.

Nous traversons prudemment Boane, une petite ville envahie par des centaines d’élèves, tous en uniforme bleu sombre à chemise blanche, qui rejoignent à pieds le lycée, puis nous bifurquons sur l’EN5, une route bordée par quelques carrières blanches,  dans une contrée vallonnée au paysage arboré verdoyant. La route est en parfait état, le macadam granuleux, la signalisation à peine usée.

Nous arrivons finalement au village d’Impaputo en moins d’une heure.

Nous sommes sur le route qui mène à la frontière avec le Swaziland et  l’Afrique du Sud, respectivement à 7 et 20 km à vol d’oiseau, 45 km par la route à l’Ouest de Maputo.

La République des enfants - Mon de Ferro

La République des enfants – Mon de Ferro

Autour d’une immense place de terre rouge, quelques simples bâtiments aux fenêtres ouvertes, une pompe à eau où femmes et enfants emplissent leurs bassines, plus loin les huttes et greniers du village.

Une école en pleine campagne, des enfants chantent l’alphabet dans la salle de classe d’un long bâtiment décrépi, une rafale de mitraillette brise leur élan, silence, un jeune soldat, Tigre, impressionnant Penasbugo, interpelle Mon de Ferro.

Un adolescent sort de la salle, un visage sombre que traverse de part en part une balafre terrible. Jean usé, veste de soldat négligemment ouverte, une kalachnikov en bandoulière.

Gérard Manset - 2006 - Obok - 01 - L'enfant soldat

Un chien pelé, pitoyable, lui fait face et le fixe du regard, immobile. Mon de Ferro jette quelques pierres, la bête est toujours là. Il relève son arme et tire  dans sa direction, le chien n’a pas bougé, les balles passent à travers. Las, Mon de Ferro rejoint Tigre, le chien suit.

La République des enfants - Flora et Penasbugo (Tigre)

La République des enfants – Flora et Penasbugo (Tigre)

A sept heures du matin, les enfants du village sont déjà en classe, quelques trois ou quatre salles réparties dans les deux bâtiments. Comme dans le scénario, les élèves  récitent en chœur l’alphabet (portugais).

La République des enfants - Enfants d'Afrique

La République des enfants – Enfants d’Afrique

Le temps que le plateau se mette en place, je sors rapidement le SX-R4 et le micro stéréo.

Un premier son à travers une fenêtre ouverte, trop de bruits de l’équipe.

Je place alors discrètement le micro sur son pied à l’entrée de la salle de classe et referme la porte,  sous le regard curieux des enfants et le sourire de connivence de l’institutrice à peine troublée par cette intrusion.

La République des enfants - W1A w2 - stéréo MS décodé L&R

Vers 8h30 nous pouvons enfin tourner le premier plan de la journée.

La caméra est placée assez loin pour englober l’ensemble de la place. Des cris retentissent, et des enfants se précipitent hors de la classe en hurlant.

Flora aura du mal à obtenir des enfants de véritables cris d’effroi et de peur, plusieurs prises n’y feront pas, il faudra sans doute refaire cela en studio.

L’ambiance est si calme dans ce lieu loin de tout, que le groupe électrogène, pourtant abrité loin derrière un autre bâtiment, est parfaitement discernable. De temps en temps passe à vive allure une voiture sur  la route qui borde le village.

La République des enfants - Hedviges, Guilherme, Abigail

La République des enfants – Hedviges, Guilherme, Abigail

Il est temps de passer au plan de Mon de Ferro sortant de la salle de classe. La caméra sur travelling commence sur lui à l’intérieur puis recule au dehors lorsqu’il sort et se fige face au chien.

Tandis qu’Abigail termine avec dextérité le rendu de la balafre, Guilherme conditionne Hedviges dans l’attitude qu’il doit avoir en sortant de la classe.

Mon de Ferro vient d’abattre le maître d’école, les enfants se sont enfuis, il est là, simplement là,  froid et indifférent. Du visage d’Hedviges, fermé, butté, l’esprit vide, ne transparait aucune émotion.

Nous faisons ce plan dans les deux sens, dans son dos puis face à lui.

Les enfants ont quitté la classe, mais sont restés là comme spectateurs, il faut les tenir à distance, mais comment peut-on raisonnablement espérer qu’une centaine de gamins soit calme. L’instituteur a sa propre solution, il trace au sol à l’aide d’une baguette un trait que les enfants ne franchiront pas.

You need to install or upgrade Flash Player to view this content, install or upgrade by clicking here.

Le vent soulève une poussière rouge qui s’insinue dans les moindres recoins du matériel, des vêtements, la respiration devient pénible, les yeux piquent. Certains portent un masque de chantier, d’autres s’enveloppent le visage d’un tissu.

Nous faisons plusieurs plans des enfants soldats poussant ou trainant une colonne d’enfants, puis nous passons au plan de Tigre qui interpelle Mon de Ferro, tandis que derrière lui la troupe  des soldats quadrille le terrain.

La République des enfants - Pierre et USM 69

La République des enfants – Pierre et USM 69

La République des enfants - Maître d'arme

La République des enfants – Maître d’arme

Bruce, le maître d’arme venu d’Afrique du Sud, charge la Kalachnikov d’une balle à blanc, effectue un test de tir,  chacun se bouche les oreilles.

A la manière des studios de musique qui utilisaient les caves comme boîte à réverbération, j’ai placé l’USM 69 vers l’intérieur de la classe, un autre micro un peu plus loin, et la perche est positionnée à plusieurs mètres, perpendiculairement au canon pour éviter la compression due à la détonation.

Si le son produit pas la balle à blanc est assez fort, il manque nettement de puissance et d’impact, on n’entend pas le claquement d’un véritable tir. Le montage son arrangera cela, les sonothèques sont exhaustives sur ce genre de son.

La République des enfants - Enfants soldats

La République des enfants – Enfants soldats

Quelques consignes sur le maniement de l’arme à l’intention de Hedviges, puis elle est rechargée avec deux balles, le chargeur est enclenché, le chien est armé, on lance le moteur, Bruce place la mitraillette canon vers le bas dans les mains de Hedviges, action, Mon de Ferro relève le canon, vise le chien, tire, rien, arme enrayée.

On dit que la Kalachnikov a fait plus de morts du fait qu’elle s’enraye souvent que du fait de ses tirs.

Mais la Kalachnikov est l’arme du pauvre, l’arme du révolutionnaire, car sa fabrication est extrêmement simple et peu couteuse, et il existe des usines d’AK47 partout dans le monde, celles que nous avions venaient d’Afrique du Sud.

Nouveau test de la part de l’armurier, concluant.

Recharge de l’arme avec les deux balles, cette fois-ci une seule part.

Au final on s’en contentera, si Mon de Ferro est un soldat aguerri, Hedviges, par bonheur pour lui, n’a pas la main meurtrière.

Avant d’aller manger, nous faisons encore un dernier plan de soldats courant en tout sens sur un chemin, la caméra est fixe au sol, les soldats jaillissent de chaque coté du cadre, au loin la colonne des enfants pris en otages.

La République des enfants - Colonne d'enfants prisonniers

La République des enfants – Colonne d’enfants prisonniers

A la reprise, nous nous déplaçons pour aller plus loin au milieu du village qui s’étend sur plusieurs hectares, il faut dire que la place ne manque pas. Chaque propriété comprend plusieurs huttes, plusieurs cases, chacune avec sa fonction, cuisine, poulailler, range-tout, plusieurs greniers à grain, et une cour centrale parfaitement propre.

La République des enfants - Habitation

La République des enfants – Habitation

Nous tournons la toute première scène du film. Au milieu des huttes, sur l’espace qui sert ordinairement aux palabres, à l’échange, à la communauté et au repos, Tigre force un enfant soldat à abattre les parents de Fatima pendant que celle-ci est trainée de force par Mon de Ferro pour assister au spectacle. La scène est violente, insupportable, le groupe entoure le tireur, celui-ci hésite, Tigre le pousse, un cri jailli et l’enfant presse la détente.

La République des enfants - Exécution sommaire

La République des enfants – Exécution sommaire

La République des enfants - Flora, Pierre, Ana

La République des enfants – Flora, Pierre, Ana

Un long travelling a été installé entre les cases qui mène de celle de Fatima à l’endroit du massacre.

Il faut faire vite, la lumière baisse rapidement, nous avons trop trainé pour mettre en place ce plan, il est quasiment 16h00 lorsque nous tournons la 3ème prise.

Le soleil est dans le dos, le plan est une fois de plus très large, loin de l’action, loin des cris et des douleurs, loin de l’horreur, elle se pose en témoin passif, quasiment en voyeur.

Je me retrouve perché sur une échelle de 4 mètres, comme toujours fermement assurée par Jorge,  le micro est à plus de 5 mètres au dessus des soldats, je planque mon ombre de perche dans la végétation au fond du cadre, encore une que personne ne verra. Je place le micro stéréo dans l’axe de la caméra, et un micro d’appoint en début de travelling, ne pouvant pas bouger de mon perchoir.

La République des enfants - 1 / 1 t3 - perche, micro d'appoint au centre, stéréo MS décodé L&R

Ana, encouragée par Pierre et moi-même, avec l’assentiment de Flora, insiste longuement auprès de João qui voulait se contenter de ce plan, elle finit par obtenir un raccord plus serré, enfin à peine, la caméra se rapproche de deux mètres mais en élargissant la focale, le rapport de grossissement est quasiment le même. D’autant plus regrettable que la prestation de Hedviges, brutal et violent, de Joyce, hystérique en pleurs, est impressionnante.

Il est clair dès ce moment que chacun fait son film comme il l’entend, et je redoute que cela soit ainsi jusqu’à la fin du film.

L’ombre a envahit l’endroit, nous nous déplaçons rapidement pour trouver un rayon de lumière pour un plan sur le chargement de l’arme du tueur, le temps de mettre en route et le soleil s’est couché, la nuit va tomber très vite. Il est temps de ranger et reprendre la route après avoir rapidement passé un coup de balayette sur le matériel.

La République des enfants - Huttes

La République des enfants – Huttes

Nous partons seuls, de toute façon, c’est simple, c’est toujours tout droit, direction Maputo. La conduite de nuit est éprouvante et dangereuse, il n’est pas rare de découvrir au dernier moment dans le faisceau des phares un piéton, une charrette, un vélo. Il y a toujours quelqu’un sur la route, l’Afrique est un continent qui marche.

Les habits, les chaussures, l’eau de la baignoire son rouge sang, le sang de la terre africaine.

Demain, Teresa reprend l’avion pour Lisbonne, une autre habilleuse viendra la remplacer. Pas un mot sur le plateau, rien sur la feuille. Rien n’est organisé pour son départ, production lamentable. Je passe quelques coups de fil, Pierre, Ana, Dominique, Abigail et bien-sûr Teresa qui aura travailler jusqu’au bout, consciencieuse, à nettoyer les costumes pour le lendemain. Nous nous retrouvons tous pour un dernier pot sur la terrasse de l’hôtel. Falk, Yardena et Michael se joignent à nous.

La République des enfants - Adieu à Teresa

La République des enfants – Adieu à Teresa

Teresa nous manquera beaucoup sur le plateau.

Note

Gérard Manset est un artiste à part dans le monde musical. Il travaille seul, joue de tous les instruments, possède son propre studio chez lui où il y mixe ses disques, produit lui-même ses albums, ne donne jamais de concert même si l’idée lui en est venue, n’a accordé que trois interviews au cours de sa carrière, ses musiques sont ciselées à la perfection, son premier album, La Mort d’Orion, sorti en 1970, était déjà un pur chef d’œuvre. La poésie de ses textes a séduit de nombreux autres chanteurs français, il est ainsi un des principal contributeur du dernier album d’Alain Bashung.

En réécoutant la première chanson de son album Obok, sorti en 2006, je ne cesse de penser que Franck Moisnard, le scénariste, a dû se passer en boucle celle-ci tant elle correspond à ce qu’on lit dans son scénario. Même si la musique du film sera composée par Youssou N’Dour, et même si le film est en langue anglaise, il serait vraiment bien qu’elle fasse partie de la BO, en générique de fin par exemple. Flora si tu pouvais me lire. C’est à ce titre que je me permets de la reproduire ici en entier, que l’artiste ne m’en veuille pas.

 
Commentaires : Laisser un commentaire

Laisser un commentaire