42. That’s a wrap

La République des enfants - Flora, Pierre, João, Abigail

La République des enfants - Flora, Pierre, João, Abigail

Dernier jour de tournage.

Après une bonne nuit de repos, enfin, nous nous retrouvons tous un peu après six heures du matin devant la caserne des pompiers de Maputo, sur Avenida Eduardo Mondlane, face au cimetière. Ce parking servira de base de départ pour les plans que nous avons à tourner sur la benne d’un camion de chantier.

Car dans la République des Enfants, il n’y a pas de voiture mais il y a deux camions ! Le rouge que nous avions vu lors du carnaval et qui servait de tribune, et ce bleu-là muni d’un haut parleur qui sert de véhicule d’alerte.

Ce second camion est une antiquité comparé à l’autre, la benne est en partie rouillée, il y a encore du sable dans les recoins, la carrosserie brinqueballe de tous côtés, le moteur est en piteux état avec une boîte de vitesses défectueuse qui ne dépasse pas la seconde.

Cela a son importance car nous avons à filmer sur cette benne un courte scène de texte.

Juste après la tempête qui a transporté les enfants soldats dans la ville, ceux-ci sont amenés en camion vers l’hôpital. Nuta est assise à l’arrière de la benne à côté d’Aymar et de Mon de Ferro, Bia, Fatima et Toni lui font face. Elle leur explique l’origine de la République des Enfants, comment après le fuite des adultes hors de la ville, les enfants se sont pris en charge et sont devenus invisibles aux adultes à part le vieux Dubem. Debout à l’avant, Chico avertit la population de l’intrusion des nouveaux venus grâce à un haut parleur monté sur la cabine du camion.

Profitant de la circulation réduite du dimanche, le camion parcourt une longue boucle qui emprunte l’avenue Mondlane, un peu moins de trois kilomètres. C’est quasiment le circuit du prochain Grand Prix de Maputo, première course de Formule 1 en Afrique.

La République des enfants - Circuit Mondlane

La République des enfants - Circuit Mondlane

Nous commençons donc à filmer les explications de Nuta à l’arrière du camion. La caméra est solidement fixée sur le sol de la benne pour un premier plan large des six enfants. Le moniteur de contrôle est installé dans un coin à l’avant, nous montons la roulante que nous arnachons dans l’autre coin.

La République des enfants - Pierre et Abigail

La République des enfants - Pierre et Abigail

La République des enfants - Ana, Sheila, Flora, Eduardo Mondlane

La République des enfants - Ana, Sheila, Flora, Eduardo Mondlane

Le micro stéréo positionné sur la roulante sert pour les raccords de rouling du camion entre les différents plans qui vont composer la séquence, la perche est placée sur le texte au plus près que lui autorise le cadre. Pas de micro-HF sur les comédiens, car la directivité omnidirectionnelle de leur capsule aurait ramené encore plus de bruit de moteur.

Manuel, le chef machino, est à la conduite du camion. Deux motos de police nous ouvrent la route, la régie fait tampon à l’arrière avec deux véhicules pour empêcher les autres voitures de trop venir nous coller.

Bloqué sur la seconde, le moteur rugit dès que le camion prend un peu de vitesse, la conduite en devient brutale, nous sommes violemment secoués à l’arrière et il faut solidement se tenir à chaque accélération ou freinage.

Avec l’aide de Patrick et Joachim, j’ai fixé à la patte américaine ou au gaffer tout ce qui pouvait bouger sur la benne, en particulier toutes les chaînes d’attache de celle-ci. Autant de bruits en moins.

Nous n’aurons pas de répétition en roulant, le texte a été rapidement mis en place et répété à l’arrêt. Nous insistons bien auprès de Nuta pour qu’elle porte clairement sa voix comme on le fait dans tout environnement bruyant. Sur chaque aller du parcours, nous avons le temps d’enchaîner deux ou  trois prises avant de revenir à la base car l’axe du soleil ne permet pas de tourner sur le retour. Le premier plan est assez vite expédié, en moins de trois quarts d’heure. Nuta en premier plan est assez présente, les autres plus en retrait seront refaits en gros plan.

La République des enfants - 21 / 1 t3 - perche au centre, stéréo MS décodé L&R

Vient ensuite une série de trois plans serrés sur les différents protagonistes. A chaque fois, il faut une bonne heure pour changer la caméra de place. Le premier concerne Aymar qui croit reconnaître au passage le restaurant de son père et à ses côtés Mon de Ferro qui interroge Nuta.

La République des enfants - 21 / 2 t2 - perche au centre, stéréo MS décodé L&R

Après avoir terminé le gros plan sur Nuta puis sur les trois autres enfants soldats qui restent muets, il est déjà plus de midi et demi. Nous aurions pu en rester là et aller manger mais la production nous a gentiment supplié, à l’insu de notre plein gré, de terminer la séquence sur la benne avant le repas. Retour donc à la base où nous installons le plan sur Chico debout à l’avant de la benne, micro du mégaphone en main.

Combo et roulante son passent à l’arrière, la caméra sur pied filme maintenant vers l’avant du camion. Même principe, le micro stéréo en ambiance pour le rouling camion, la perche en l’air à rebours et contrevent sur Chico debout en plus d’un micro d’appoint devant le haut parleur pour son effet sono.

La République des enfants - 21 / 5 t2 - perche et micro d'effet au centre, stéréo MS décodé L&R

Dans ce premier plan large comme le suivant un peu plus serré sur Chico, je suis obligé de sortir un bon quatre mètres de perche m’obligeant à un numéro d’équilibre pour contrer le vent de la vitesse. Sur le retour où Manuel conduit à tombeau ouvert, je replie à chaque fois les brins de la perche afin de la reposer sur son pied solidement maintenu par Pierre.

A la dernière prise du dernier plan, j’oublie de replier la totalité de la perche dont la tête s’accroche dans le fil d’une bannière de propagande sous laquelle nous passons. Comme je tiens fermement le bas de la perche sans comprendre ce qui se passe plus haut, la fibre de carbone se brise net et le micro dans sa Zephix s’envole derrière le camion. Par chance cela arrive à l’endroit même où Chissano est en train de baliser le décor de l’après-midi et je le vois se précipiter sur la route pour récupérer la bonnette avant qu’elle ne se fasse écraser par les voitures qui arrivent déjà. Je lui dois une fière chandelle.

De retour à la base, nous récupérons nos affaires et le camion retourne jusqu’à la cantine installée sous le préau d’une école, pas très loin de la statue monumentale d’Eduardo Mondlane. Pendant que Pierre y va sur la benne, je conduis la voiture jusqu’à l’école.

Aussitôt à la cantine, je vais chaleureusement remercier Chissano  pour son réflex salvateur  et je m’empresse de tester le matériel.

La bonnette Zephyx est d’une incroyable solidité, sa cage en lamelles de plastique imbriquées est à toute épreuve, son ingénieux système de double-suspension a parfaitement amorti le choc sur le micro, celui-ci fonctionne toujours et sa sonorité n’a pas été altérée.

Quant à l’émetteur HF, des tests mécaniques et de portée s’avèrent concluants.

J’en suis donc pour le changement d’un simple brin de perche, un moindre mal.

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On aurait pu penser que le dernier repas de cantine serait agrémenté de quelques mets exceptionnels comme il est de coutume mais, à la mesure des moyens de la production, nous en sommes pour un repas à peine amélioré comme tous les dimanches du tournage. Cependant, grillades de sardines et de belles pièces de boeuf au barbecue, glace et une sorte de tiramisu en dessert suffisent à me contenter. Cela me fait penser que nous n’avons jamais eu de vin ni de bière à table, il n’y a guère qu’en France que l’on boit au travail !

Toute l’équipe du bureau est venue pour célébrer ensemble ce dernier repas. Je vais remercier la cantinière et ses aides pour la qualité de sa cuisine et leur serviabilité tout au long de ces sept semaines.

La République des enfants -  In memoriam Camal

La République des enfants - In memoriam Camal

Nous avons le temps de prendre quelques instants de détente sur le terrain de sport de l’école avant d’aller tourner le dernier plan. David et Arsénio nous aident à descendre la roulante de la benne et nous rejoignons le dernier décor du tournage, à quelques pas de là.

C’est la suite de la séquence de ce matin. Le camion, conduit par un enfant, passe avec Chico debout sur la benne qui alerte la population de l’arrivée de nouveaux venus, les enfants qui jouaient dans la rue fuient comme des moineaux se réfugier à l’abri.

Dans la réalité le camion est piloté à l’aveugle par son chauffeur, volant à droite masqué, un second volant factice à gauche avec l’enfant derrière donne l’illusion que ce dernier conduit l’énorme engin. Chico fait mine de parler dans le micro du mégaphone, de cette façon il sera plus facile d’adapter le son précédemment enregistré sur la benne.

Le lieu n’est pas calme, nous filmons dans la contre-allée de Mondlane mais sur la partie centrale de l’avenue, la circulation est constante et rapide en cette fin d’après midi. Nous aurons ainsi du mal à isoler le moteur du camion du reste et devons faire une croix sur la panique des enfants qui disparaissent en criant à la nouvelle de l’alerte générale.

La République des enfants - 23 / 1 t6 - perche au centre, stéréo MS décodé L&R

C’est tellement dommage, il y a tant de rues plus calmes à quelques pas de là dans ce quartier, il suffisait de s’écarter un peu de l’avenue. Ce dernier plan à l’image de ces sept semaines laisse un piètre souvenir sur la place accordée au son dès qu’il n’y a plus de dialogue. C’est sans conteste une mauvaise compréhension du son direct de la part d’Angela, pourtant si compétente, or il est beaucoup plus compliqué de refaire une ambiance synchrone que quelques lignes de texte.

Le tournage s’achève un peu avant dix-sept heures par l’enregistrement d’un dernier son seul, celui de la fin d’alerte générale diffusée sur le vélo que nous avions tourné jeudi dans Rua Eusébio da Silva dans Mafalala. Maurice se charge de la  voix, Pierre préfère jouer l’effet du mégaphone en direct de façon a écraser au mieux, bien que pas totalement,  la circulation environnante.

La République des enfants - 048 / 1 w1 - perche et micro d'effet au centre

« That’s a wrap »

annonce Angela. (littéralement « c’est la conclusion »).

Les enfants tombent dans les bras de Flora, certains pleurent à chaudes larmes, chacun va congratuler et remercier ses collègues, parfois chaleureusement, pour d’autres assez froidement. Une émotion forte envahit quelques instants ce plateau où l’ambiance tout au long de ces sept semaines fut plutôt à l’indifférence.

La République des enfants - Melanie

La République des enfants - Melanie

Pour ma part, en plus des enfants que j’ai adorés, dont Melanie et Maurice avec qui le contact fut particulièrement chaleureux, de Flora et de Ana, les véritables amis du plateau, je vais spécialement remercier nos amis guinéens pour leur aide sans compter, Suleimane, Jorge, Mussá et Joãozinho, bien évidemment Bob, David et Kyko, ces Mozambicains qui feraient merveille sur un plateau européen, aussi l’infatigable Camal et Ernest notre courageux et travailleur groupman, et puis les deux souffres douleurs de la régie Chissano et Arsénio, ainsi que Patrick et le pauvre Joachim si mal considéré par son chef.

C’est donc essentiellement à tous ces gens d’Afrique que je rends hommage pour leur attention, leur gentillesse, leur bonne volonté, leur dynamisme, leur savoir-faire, leur curiosité des autres.

La République des enfants - Hommage à Mário *

La République des enfants - Hommage à Mário *

Les enfant perchés sur le toit des immeubles à observer en curieux sont l’avenir et l’espoir de ce pays ravagé par plus de vingt années de guerre civile, une corruption grandissante et une dépendance intégrale à leur grand voisin l’Afrique du Sud.

La pluie menace, aussi, après ces effusions, rentrons-nous assez rapidement à l’hôtel. Ce soir, c’est la traditionnelle fête de fin de tournage dans un bar musical du centre ville de Maputo, le Mafalala Libre (tout un symbole), au coin de Avenida Mao Tse Tung et de Rua Salvador Allende.

Samuel, en attendant d’y amener Flora qui arrivera très tardivement, nous y dépose sur les coups de neuf heures du soir, dehors il pleut à grosses gouttes, la nuit est froide et sombre, une triste nuit à l’image de la fête de fin de tournage. Un orchestre local chauffe l’ambiance de la salle du bar d’une musique rythmée typiquement africaine, dans l’avant salle des tables offrent à manger quelques spécialités locales et portugaises cuisinées par notre cantinière. Pour optimiser et diminuer les frais, la production a associé notre fête à une soirée d’anniversaire totalement étrangère à notre tournage ainsi qu’à la célébration de l’anniversaire de Franziska, notre assistante de production.

Si bien que le lieu est plein de monde que nous ne connaissons pas du tout. La musique est si forte qu’il est impossible de rester cinq minutes dans la salle du bar sans avoir mal aux oreilles, seuls les adolescents dansent aux rythmes technos de la sono lorsque l’orchestre s’est tu. Les plats sont assez vite pillés, à l’heure où nous sommes arrivés il n’en reste déjà pas grand chose.

L’équipe portugaise image dans son intégralité, chef opérateur, assistantes, chef machino et chef électro, est absente, un écho à leur regrettable comportement clanique tout au long du tournage.

Sur les coups de minuit, alors que la pluie redouble, Ana s’éclipse discrètement. Une heure plus tard, après avoir salué une dernière fois les personnes que j’ai particulièrement appréciées, je profite d’un taxi qui retourne à l’hôtel.

Note

* Mário est un chef opérateur et réalisateur portugais travaillant beaucoup en France, c’est aussi un vieil ami de Pierre, issu de la même promotion de l’Idhec. C’est la personne qu’il nous aurait fallu pour faire l’image de ce film, un chef opérateur qui porte avant toute chose une attention primordiale à l’histoire du scénario et pour qui l’esthétisme, la mise en place et la technique de la caméra ne sont là que pour en servir son propos.

 
Commentaires : 1 commentaire »

Une réponse à “42. That’s a wrap”

  1. Mário dit :

    Merci John John. Je suis touché, par ta gentillesse évidement, mais surtout par la façon dont tu l’exprimes. Et merci de ce long moment de plaisir en lisant tes souvenirs de tournage. À bientôt

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